vendredi 31 octobre 2014

J'irai cracher sur vos tombes, Vernon Sullivan alias Boris Vian: le point de vue de Laurie K



J’irai cracher sur vos tombes

Du gore, du trash
 
Boris Vian fait vivre un merveilleux enfer à ses lecteurs, en leur imposant une graine de pédophilie, un soupçon de sexualité débordante, une goutte d’inhumanité et un concentré de vengeance.
Un mélange explosif au génie incomparable, voilà ce que Vian nous propose et on pourrait ne pas y accrocher. Malheureusement (ou fort bien heureusement), ce ne fut pas mon cas, je me suis laissée transporter de A à Z dans cet univers à la fois sombre et sexuel.
Les personnages, tous aussi creux les uns que les autres, reflètent une société superficielle, basée sur le paraître et la couleur de peau. L’auteur, ne s’attardant pas sur le passé de ses protagonistes, il est à votre guise, chers lecteurs, de leur en inventer un... C’est ainsi que, dans ma tête, Jicky a été élevée par sa grand-mère et fréquemment battue par celle-ci.
Les phrases simples, le vocabulaire épuré et la capacité de l’auteur à nous tenir en haleine sont autant de qualités indiscutables que nous pouvons tous admirer, voire vénérer, chez Vian.
Son style d’écriture est déshabillé. On a seulement le corps du roman, à nu. Aucun vêtement, aucun accessoire, aucune fioriture. C’est cru. C’est franc. 
Ça ne s’habille pas car ça ne se cache pas. Ça se dévoile. 
Un roman tel que J’irai cracher sur vos tombes, ça se savoure à poil.











mardi 23 septembre 2014

COMPTE-RENDU DE LA SEANCE DU 16 SEPTEMBRE



COMPTE-RENDU DE LA SEANCE DU 16 SEPTEMBRE 2014


Intervenant : Georges Besombes
Travail en cours : Découvrir le théâtre de code qu’est la comedia dell’arte à travers 3 archétypes : Matamore, Arlequin, Trivelin / Brighella.
Des fragments de scène de L’Illusion comique de Corneille et La Fausse suivante de Marivaux ont été distribués et lus en amont de la séance, ces deux pièces seront lues par les élèves et donneront lieu à un travail théorique sur le jeu de l'acteur, en lien avec le texte de Diderot, Paradoxe sur le comédien.

I-                     DEROULEMENT DE LA SEANCE

Une séance de 4 heures. Le groupe est composé de 14 élèves.
7 élèves étaient inscrits en enseignement d’exploration « Arts du spectacle » en seconde, les autres ont agrandi le groupe en septembre. C'est la première séance de plateau pour la classe.

1-      ECHAUFFEMENT
·         MARCHE-ARRÊT
Exercices de circulation, exercices collectifs, consigne identique pour tous. Exercices qui supposent l’écoute et la concentration, les consignes se succèdent, se contredisent, il faut être très réactif, le corps disponible. 
·         AU SOL
Une main sur le ventre. A l’écoute du corps. Consigne de Georges : « Ecoutez le souffle que vous faites quand vous respirez. Ecoutez les bruits les plus proches de vous. »
·         DU CORPS A L’IMAGINAIRE : le grain de raisin
Canevas proposé : Assis. A côté de vous un cep de vigne. Attrapez un grain de raisin, goûtez-le, entrez dans les détails, les sensations.
Variante : Deux par deux et face à face. L’un fait le parcours du raisin, l’autre regarde et vérifie si c’est juste ou pas.
Variante 2 : Idem mais mettre du plaisir, le plus de plaisir possible.
·         EN CERCLE
Reprise de l’échauffement dynamique. Ensemble, le plafond s’écroule, il faut le retenir, plier puis le repousser
ð  Exercice physique, le corps et la respiration + dynamique du groupe

2-      DU CORPS AU RESSENTI
Reprise de la marche, avec des consignes : pieds en dedans, en dehors, bassin en avant, en arrière, épaules rentrées, buste en avant…
« Qu’est-ce que ça fait ? »
ð  Prendre conscience de ce qui se passe
ð  LE CORPS PARLE
ð  Chercher ce qui a le plus marché, pour chacun, ce avec quoi on est le plus à l’aise, ce qui parle et ce qui plait.

3-      DUOS
Par deux, exercice de mimétisme. Proposer une traversée de l’espace, devant le groupe qui devient spectateur.
L’un devant, l’autre derrière, le premier propose une démarche, le second le suit, l’imite, précise et amplifie sans caricaturer.
En fonction des démarches proposées, Georges lance des consignes qui vont permettre de préciser les propositions.  Ne pas hésiter à aller vers l’animal, certaines propositions seront très clairement « animales ».
ð  7 DUOS :

·         CLARA / JULIEN
Marcher sur des pierres brûlantes

·         JUSTINE / ISAURA
Marcher dans un marécage. Remarque : ne pas aller trop vite sans quoi la situation n’est pas claire, il n’y a pas de mots pour expliquer, il n’y a que le corps pour raconter, pour dire
Remarque de Georges : Il faut être dans le ressenti, nous sommes des êtres qui ressentons.

·         HANNAH /SOPHIA
TB. Remarque : il faut disséquer les étapes, envisager l’action par séquences, la décomposer.
 
·         LOU / SARAH
Ventre en avant, gourmandise du jeu  => Arlequin
Remarque de Georges : « les gens rient du clown parce qu’ils se sentent supérieurs à lui. Parce que le clown est con. Quand je joue un clown, les gens rient parce que je suis con… »

·         ROXANE / LOUISE
Louise : chat / écureuil / lapin / kangourou… => un Matamore
Roxane : jeu corporel très clair. Araignée / serpent. Renifle, avance par l’odorat. => Trivelin

·         ALEXANDRE / CAMILLE
Un pingouin. Préciser la démarche du pingouin, quitte à le gommer ensuite. Préciser l’état, le ressenti. => Arlequin

·         ADELE / MARGOT
Point de départ du travail à suivre sur Matamore…


4-      FRAGMENTS DE TEXTES – A LA DECOUVERTE DU PERSONNAGE…
Deux fragments ont été abordés, à travers deux ou trois répliques seulement.
Il s’agissait juste de d’apprivoiser le texte et de faire le lien avec le travail corporel des duos, un travail qui a convoqué des états proches de l’animalité, des ressentis et des situations imposées très précises.
La rigueur du travail corporel est une amorce idéale pour « entrer » dans le texte théâtral sans vouloir passer seulement par l’intellect…


II-                  BILAN
·         La séance a convoqué idéalement les composantes du jeu :
-          Le corps
-          L’espace, y compris l’espace sonore – qualité d’écoute impressionnante à cet égard
-          L’imaginaire
-          La relation à l’autre – relation qui permet le jeu et qui nécessite l’attention, l’observation, d’où le mimétisme de certains exercices
·         Le texte est arrivé in fine, naturellement, comme l’aboutissement logique du parcours proposé par Georges
·         Une articulation intéressante du travail individuel et de la dynamique de groupe – le travail des duos proposant un intermédiaire intéressant
·         Le groupe se révèle homogène, très disponible au travail, sans dispersion et sans jugement
·         Trois règles avaient été posées en préalable lors de la présentation de l’option théâtre :
ð  Ne pas juger
ð  Ne pas dire non
ð  Ne pas se faire mal
Ces trois règles n’ont pas eu besoin d’être rappelées, elles semblent aller de soi, ce qui est une très bonne chose…

ð  Une première séance très positive et prometteuse donc !
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LE POINT DE VUE DES ELEVES

REMARQUE
Le carnet de bord doit combiner trois choses :
-          La restitution du déroulement des séances
-          Le ressenti lié aux exercices, jeux et rejeux
-          L’analyse des enjeux du travail de plateau
Les travaux de Roxane et Julien proposés ici sont intéressants parce qu’on y trouve clairement ces trois composantes. Pour plus de clarté j’ai mis en italique les remarques liées au ressenti et en gras les remarques liées à l’analyse

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·         Le point de vue de Julien
Nous avons débuté cette séance par divers exercices afin de s'échauffer, de ressentir ou même découvrir notre corps.
1-      Marcher, en suivant notre propre direction, avec une démarche normale, tout en évitant de tourner en rond. Les croisements, les demi-tours et les quelques tours donnaient un mouvement continu et perpétuel qui rappelait les populations des grandes villes urbaines.
ð  L'objectif était de pouvoir se mouvoir facilement entre plusieurs personnages.
2-      S'allonger sur la scène, pour rentrer en communion avec elle et nous-même.
ð  La seule chose nous reliant au sol était la scène, le cerveau et l'esprit étaient concentrés sur le souffle, puis le bruit sur scène, dans la salle, dans le lycée, dans le quartier pour enfin revenir à notre échelle humaine.
ð  Cet effet d'aller-retour entre l'échelle la plus grande et la plus petite est étonnant, se relever après cet exercice entraîne une drôle d'impression, comme si l'on se rendait compte de toute la grandeur, la beauté, la magnificence de la vie.
ð  Cela nous permettait de nous entraîner sur notre concentration tout en travaillant notre souffle, deux choses extrêmement importantes pour le théâtre.
3-      S’asseoir et d'imaginer un grain de raisin, accroché sur une feuille de vigne quelque part sur scène. Il fallait le cueillir, regarder sa couleur, sa forme, tout en le tenant entre deux doigts, mais ne pas serrer trop fort, il risquerait de s'éclater, alors pour éviter les risques l'on change de paire de doigts, et de gauche à droite le raisin se balade. Enfin, il atterrit dans notre bouche, nous devons imaginer le goût, le petit pépin qui gêne et qui entre en conflit avec les dents, et enfin nous l'avalons avec ou sans le grain, au choix de chacun.
ð   Sentiment de gêne durant cet exercice, je n'ai pas l'habitude du mime.

S'en suit un échauffement, avec quelques mouvements des mains, massages au niveau des membres, étirements des bras, de la nuque.
Pour troubler cette session, le toit s'effondra, et nous nous précipitâmes pour tenter de sauver la salle Marie Curie, après une période lâche où nos muscles n'étaient pas décidés à agir, un dernier sursaut de courage arrive et redonne la force pour remettre l'éboulis à sa juste place.
ð  Exercice assez dur, éprouvant mais qui permettait de voir notre temps de réaction et le mouvement du groupe face à un danger.

Suite à ça nous avons commencé à travailler les différentes gestuelles propres à la Comedia Dell'Arte, le dos courbé, la tête en avant, le bassin en arrière, les pieds vers l'extérieur.
Nouvelle session de marche avec en guise de surprise ces nouveaux gestes qui peuvent arriver n'importe quand.
Mise en place de duos avec comme principe un maître qui dirige la gestuelle et un valet la suivant parfaitement, plusieurs passages. Pour nous apprendre à maîtriser parfaitement la gestuelle de la Comedia.
Première répétition des scènes au programme, deux passages de duo, le premier Matamore/Clindor, le second Trivelin/Arlequin.

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·         Le point de vue de Roxane

Exercices faits lors de la séance :
-          Déambulation
-          Relaxation
-          Le grain de raisin imaginaire
-          Nouvelle déambulation sans consignes
-          Par binômes, un personnage et son double
-          Fragments de textes travaillés

Pour débuter, Georges nous a fait marcher dans l’ensemble de la salle. Puis une fois sur le plateau il a fallu s’allonger tous sur le dos et au gré des consignes/paroles de Georges fermer les yeux ou les laisser ouverts.
ð  Cet exercice était basé sur la respiration, s’écouter soi-même puis le monde extérieur.
Ensuite nous nous sommes assis et par binôme nous avons exécuté la consigne : « décrochez un raisin, en étudiez la forme, la couleur, le changer de main, tout en conservant la même taille lors de l’échange et finalement le manger. »
Lors de cet exercice chacun était à son rythme. A vrai dire en général j’ai quelques difficultés à rentrer dans « le jeu », à fondre mes mouvements dans quelque chose de sensé. Mais finalement, après la prestation de mon binôme, ce fut plus facile que d’ordinaire, peut-être était-ce le fait d’avoir eu un exemple avant, j’ai pris plaisir en tout cas à mimer cet acte. 
ð  Cet exercice selon moi ne peut être que bénéfique pour développer l’aisance corporelle, puisqu’avant les paroles les gestes sont une nécessité première.
Ensuite, en cercle au milieu de la pièce nous nous sommes tous détendus, exercice de groupe sur la respiration, retenir le plafond ensemble tout en exerçant le souffle.
L’exercice suivant a été long et éprouvant. Toujours par deux, l’un des deux incarnait un personnage, du moins une posture, et le second devait se fondre dans ses mouvements, tel une ombre.
Après avoir longuement observé les autres élèves et bien pris en compte les remarques de Georges, j’étais moins sceptique. Il me semble que c’est l’une des rares fois où, devant les regards observateurs du groupe, je me sentais en confiance, confiante de ce que je faisais.
ð  Selon moi, cet exercice était dans la même perspective que le grain de raisin, utiliser les gestes lorsque les paroles n’ont pas leur place.
Enfin nous avons mis en place quelques fragments, Adèle et Camille sur un fragment de Matamore et Alexandre et moi sur un fragment Arlequin / Trivelin.
J’appréhendais dans cet exercice la présence qu’il faut avoir, la voix, le texte. Mais comme pour les exercices précédents, je me suis sentie à l’aise dans l’exercice grâce aux encouragements, à la bonne humeur de Georges et Madame Ponsot.
ð  C’était une bonne approche de ce genre de textes, dialogues.

BILAN DE LA SEANCE : L’ensemble de cette séance fut éprouvante, même si avec le recul elle me fut bénéfique. Je suis contente des exercices enrichissants et de la confiance qui a repris possession de mon être et de mon esprit.


mercredi 17 septembre 2014

REGARDS CROISES SUR THE HOURS, de Michaël CUNNINGHAM et Stephen DALDRY

The Hours est le titre initial imaginé par Virginia Woolf pour Mrs Dalloway.
The Hours est le titre d'un roman de Michaël Cunningham, une réécriture romanesque qui célèbre Mrs Dalloway.
The Hours est aussi le titre de l'adaptation filmique de Stephen Daldry.
Deux réécritures donc pour Mrs Dalloway, une façon pour nous d'entrer doublement dans la question des réécritures qui est au programme de la série littéraire...
Trois critiques suivent, positives ou négatives.
Parce qu'une critique doit avant tout éclairer l'oeuvre.
Parce qu'il n'y a pas de "bonne" réponse en la matière...


Vies intérieures

   Trois femmes. Trois époques. Trois destinées nous sont contées, entretissées les unes aux autres.
  
   Une journée de la vie de Virginia Woolf, alors qu'elle vient de commencer à écrire "Mrs Dalloway".
  
   Une journée de la vie de Laura Brown, ménagère américaine et lectrice assidue, alors qu'elle vient d'entamer la lecture de ce même "Mrs Dalloway".
  
   Et une journée de la vie de Clarissa Vaughan, éditrice New Yorkaise, Clarissa comme l'héroïne de Virginia Woolf, ce qui lui vaut d'être surnommée Mrs Dalloway par son ami Richard.
  
   Trois journées ordinaires, pendant lesquelles il ne se passe que très peu de choses. C'est à peine si un événement, une visite, une rencontre, quelques phrases lues dans un livre, viennent en troubler le déroulement, suscitant dans l'âme des trois héroïnes de Michael Cunningham un flux et un reflux d'émotions contradictoires, peur et fascination, désir et répulsion. Une lente méditation sur l'amour et la mort... La mort d'un être aimé ou bien celle qu'on choisit dans une ultime tentative pour se libérer d'une existence vide ou prise au piège de la maladie.
  
   Aimant l'oeuvre de Virginia Woolf, j'ai longtemps hésité à lire le roman de Michael Cunningham. Par peur de n'y trouver qu'un pâle ersatz de l'oeuvre originelle. Ou pire, une suite d'un goût douteux à un livre qui est sans aucun doute un chef-d'oeuvre de la littérature anglaise. Ces craintes n'étaient pas fondées. Michael Cunningham possède tout le talent, toute la sensibilité nécessaires pour atteindre à la délicatesse, à la finesse de perception, avec lesquelles Virginia Woolf parvenait à capturer des instants ténus, sans rien perdre de leur charge de vie et d'émotions. Mais dans le même temps, Michael Cunningham possède une personnalité assez forte pour imposer son propre regard et son propre style.
  
   C'est vraiment du tout grand art. Et "Les heures" est à la fois un magnifique hommage à Virginia Woolf et un très beau roman... Sensible... Sensuel... Frémissant...
 




Lui, n'a pas peur de Virginia Woolf
   Bilan provisoire au matin du 18 juin 2007 
   Le pitch : Ce livre raconte une journée dans la vie de trois femmes : Virginia Woolf dans l’Angleterre des années 1920, Laura Brown dans la banlieue de Los Angeles des 50’s, et Clarissa Vaughan à New York de nos jours. Tout semble séparer ces trois femmes. Seulement, leurs destins sont intimement liés par « Mrs Dalloway »: l’une l’écrit, l’une le lit et l’autre le vit. Trois portraits de femmes qui se superposent et s'entremêlent par-delà l’espace et le temps. 
  
   Je suis bien contente d’avoir lu «Mrs Dalloway» avant ! Je pense que la lecture de «The Hours» prend tout son sens si on a lu Woolf, parce que le livre y fait constamment référence, de façon implicite ou non, au niveau de l’histoire, du style... Mais en même temps, je pense qu’on peut tout à fait apprécier le livre sans cela.
  
   Il faut un peu connaître l’histoire de V.Woolf cependant. Là c’est pas bien compliqué, il suffit de savoir qu’elle faisait partie du Bloomsbury Group (un groupe d’intello qui se la pétait un peu et où tout le monde batifolait avec tout le monde), qu’elle avait des crises de folie (pendant lesquelles elle entendait des oiseaux chanter en grec) et qu’à cause de ses problèmes de santé, elle s’est retrouvée bloquée dans la banlieue de Londres qu’elle ne supportait pas (comme je la comprends). Elle finit par se suicider par noyade dans la rivière Ouse en 1941. Elle a révolutionné en littérature le modernisme dit britannique, avec sa technique d’écriture («the stream of consciousness») par laquelle elle explore les pensées les plus profondes de ses personnages.
  
   J’ai trouvé le style de Cunningham admirable, inspiré de Virginia Woolf, mais pas vulgairement imité de. Il ne suffit pas de faire de longues phrases états d’âme en commentant de temps à autre le paysage pour recréer la complexité des personnages woolfiens. Cunningham réussit à traduire le flot de pensée de ses héroïnes solitaires en adoptant à chaque fois un ton s’accordant avec leur propre environnement. Et pour aboutir au même résultat : l’exploration en profondeur de ses personnages, de leurs souffrances, de leur amour, qui contraste vivement avec leur rôle social se révélant pur masque. Tout transparaît à travers de petits gestes, de petites observations. Et l'on flotte avec elles, l'on vit leur rêve éveillé avec elles ! Qui se douterait que derrière Laura Brown, la mère au foyer lisse et aimante, se cache une femme prête à tout plaquer mais épouvantée par cette perspective? On voit comment la confection d’un gâteau traduit cette détresse. En même temps, il y a des scènes qui, si elles sont peu spectaculaires, sont très marquantes : quand Virginia organise les funérailles d’un oiseau, quand Laura fait participer son garçon à la confection du gâteau, quand Clarissa tente de réjouir son poète.
  
   L’auteur met également en lumière un grand principe de «Mrs Dalloway» : la connexion des «caves». V.Woolf disait en effet qu’elle creusait de grands tunnels derrière ses personnages, révélant leur moi le plus profond. Enfin, s’il fallait traduire exactement, faudrait dire «caverne» et pas «tunnel», mais c’est mon commentaire et je fais ce que je veux. Et tout l’intérêt de «Mrs Dalloway», c’est le lien souterrain et insoupçonnable entre les personnages, entre Clarissa Dalloway et Septimus. "The idea is that the caves shall connect, & each comes to daylight at the present moment.”
  
   Et comme chez Woolf, on retrouve cette importance du sacrifice (suicide ou disparition) qui est en réalité un éloge de la vie.
   Dans le film, les dernières paroles de V.Woolf expriment très bien cela :
   « Dear Leonard. To look life in the face, always to look life in the face and to know it for what it is, at last, to know it, to love it for what it is, and then to put it away. Leonard, always the years between us, always the years, always the love, always the hours.” 
   Le poète choisit de mourir pour garder intacte la vie, en lui et chez les autres. Mourir pour des idées. Il y a ce moment extraordinaire où Virginia Woolf choisit lequel de ses personnages dans «Mrs Dalloway» va être sacrifié :
   « Clarissa will be bereaved, deeply lonely, but she will not die. She will be too much in love with life, with London. Virginia imagines someone else, yes, someone strong of body, but frail-minded; someone with a touch of genius, of poetry, ground under by the wheels of the world, by war, by government, by doctors; a someone who is, technically speaking, insane, because that person sees meaning everywhere, knows that trees are sentient beings and sparrows sing in Greek. Yes, someone like that. Clarissa, sane Clarissa – exultant, ordinary Clarissa- will go on, loving London, loving her life of ordinary pleasures, and someone else, a deranged poet, a visionary, will be the one to die." On sait que Virginia pense en même temps à son propre sacrifice et on ne peut s’empêcher de penser à cette scène très marquante qui ouvre «The Hours» : le corps de Virginia Woolf flottant comme un fantôme dans l’Ouse.
  
   Malgré tout, je n’ai pas trouvé le livre triste. Je l’ai pris comme une réflexion sur la vie et sur les choix à faire pour lui faire honneur et affronter son destin.
   On voit des personnages qui s’aiment, qui rient. Car ce livre est aussi un éloge de l’amour qui donne un sens à la vie des personnages. Et moi l’amour, je trouve ça cool.

   Edit: Au diable la distance critique, lâchez tout et courez voir le film, achetez vous le film en dix exemplaires pour être sûrs que vous en aurez toujours un quoiqu'il arrive. C'est une véritable merveille, les acteurs sont juste fabuleux (mention spéciale à Nicole et son nez, Ed avec sa robe de chambre), la musique superbe, et tout le film finit par vous tordre les tripes d'émotion.
   Verdict: Je relirai. 

* * *
Les heures qui m'ont ennuyée à mourir!

   C'est à New-York, à la fin du XXe siècle.
   C'est à Londres, en 1923
   C'est à Los Angeles, en 1949.
  
   Clarissa est éditrice.
   Virginia, écrivain.
   Laura, mère au foyer.
    
Encore un titre dont je repoussais la lecture, pour une raison indéterminée, mais finalement, il semblait m'attendre à la bibliothèque municipale, et je me suis dit : "allez je me lance". 
   Je précise que je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique, c'est un premier point.
   Le second point c'est que je me suis considérablement ennuyée...  
   Alors oui le postulat de départ est original, cette histoire parallèle entre trois femmes, à trois époques différentes, dont le lien est Mrs Dalloway, c'était une bonne trouvaille. Pour le reste ma
foi... 
       Les seuls passages qui m'ont réellement intéressée sont ceux relatifs à Virginia Woolf. Après, suivre la vie ordinaire de deux femmes insatisfaites qui ressassent leur passé (Clarissa) ou leur mal être (Laura) fut une tâche bien ennuyeuse. L'éditrice lesbienne qui organise un dîner pour son ami mourant, et la femme au foyer qui rêve d'une autre vie m'ont plutôt donné envie de dormir! Les regrets, l'insatisfaction, et on passe à côté de sa vie, et on est à la recherche de l'instant parfait... C'est du déjà vu et cela a été mieux raconté, par d'autres!  
   J'ai lu ici et là des critiques élogieuses sur l'écriture. Quelque chose m'aura échappé sans doute. C'est bien écrit, bien que quelques passages m'aient parus artificiels, mais pas de quoi crier au génie.
       Donc, je ne retirerai pas grand-chose de cette lecture. Suis complètement passée à côté du roman, ça arrive parfois... Me reste à voir le film, il me fera peut-être changer d'avis qui sait?"