dimanche 14 septembre 2014

SEQUENCE DEUX - ECRITURE ET REECRITURE : l'incipit de Mrs Dallowy, de Virginia Woolf

SEQUENCE DEUX – ECRITURE ET REECRITURES ROMANESQUE ET FILMIQUE  -
 L’incipit de Mrs Dalloway, de VIRGINIA WOOLF

Vous trouverez ci dessous le canevas de commentaire qui vous a été distribué en cours. 
Il n'y a là qu'une trame, à vous maintenant de vous emparer de cet outil d'analyse pour investir le texte et poursuivre le travail...
Concrètement, vous devez chercher dans le texte ce qui permettra de démontrer la validité des hypothèses de lecture proposées.
Vous devez donc chercher des exemples et les expliquer, en mettant en évidence les "outils" littéraires que Virginia Woolf met en oeuvre.
Au travail...


PRESENTATION DE L'INCIPIT
On pourrait résumer ainsi le roman de Virginia Woolf : « Une banale journée d'été londonienne »...
L'incipit introduit cette journée et débute par une phrase devenue très célèbre : « Mrs Dalloway dit qu'elle se chargerait d'acheter les fleurs ». Le chef d'œuvre de Virginia Woolf se résume en effet très simplement : en juin 1923, Mrs Dalloway, âgée de cinquante-deux ans, épouse d'un député conservateur, se prépare à la réception mondaine qu'elle donne le soir même. Elle décide de commander ses fleurs dans une boutique de Bond Street, en plein centre de Londres. Ses pensées l'entraînent alors, de manière décousue, dans une longue introspection.

PISTES DE LECTURE POUR L'INCIPIT
Ecriture et narration : Jeu sur la subjectivité, le principe du « stream of consciousness » et la thématique du temps et de l’instant.
Les personnages : dans le texte Mrs Dalloway et Scrope Purvis, ils ne sont pas traités  de façon traditionnelle dans cet incipit : il n’y a aucune « fiche d’identité » les présentant à leur lecteur, et hormis une simple relation de voisinage, on ne sait rien des liens entre Clarissa Dalloway et Scrope Purvis.
=> Les personnages sont uniquement abordés sous l’angle de leurs perceptions, de leurs impressions, du cours apparemment désordonné de leurs pensées.
=> le roman se passe principalement dans le cerveau des trois héros principaux, Clarissa, Peter et Septimus
=> Pour atteindre la vie psychologique profonde des personnages, Woolf use des ressources essentielles du monologue intérieur qui superpose des images du passé et des rêveries bouleversant la chronologie
Le projet de l'écrivain
« Le temps me manque pour exposer mes projets. J’aurais pourtant beaucoup à dire au sujet des Heures(1), et de ma découverte : comment je creuse de belles grottes derrière mes personnages. Je crois que cela donne exactement ce qu’il me faut : humanité, humour, profondeur. Mon idée est de faire communiquer ces grottes entre elles, et que chacune s’offre au grand jour, le moment venu. »    VIRGINIA WOOLF, JOURNAL D’UN ÉCRIVAIN, JEUDI 30 AOÛT 1923.(1) – 
The Hours = titre envisagé d'abord par l'écrivain pour son roman  

=> La « grotte » qui se creuse derrière les personnage désigne alors à la fois leur intériorité, leur passé, que le monde lui-même. C’est à travers la subjectivité des personnages, celle de Mrs Dalloway en particulier, que se construit une vision du monde : un monde marqué par la beauté et la vie, mais aussi par la mort, très présente à travers le souvenir de Clarissa, qui suggère un passé où elle a pu être heureuse, mais qui n’est plus (« des milliers de choses avaient disparu à jamais »), et auquel fait écho Big Ben


PROBLEMATIQUE : En quoi l'incipit de Mrs Dalloway propose t-il une nouvelle donne romanesque ?


I- UN INCIPIT DEROUTANT

A- Qui parle ?
Le lecteur en déroute : première phrase – troisième personne : narrateur extérieur à l'histoire ? Hypothèse rendue caduque dès la deuxième phrase « Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche » - discours indirect libre, donc on se concentre sur Clarissa...jusqu'à ce que Scrope Purvis prenne le relais...
Qui parle donc dans ce roman ? Qui prend le contrôle de la narration ? L'incipit sème le trouble chez le lecteur...

B- De quoi parle t-on ? 
* Un début abrupt – in media res -  une plongée brusque dans une situation précise . Impact narratif
* MAIS le roman aussitôt s'égare - l'impact de la première phrase se dissout dans les méandres des pensées de Clarissa et le lecteur perd le bénéfice de l'action enclenchée.
L'égarement du lecteur se poursuit ensuite : Passé ou présent ? Londres ou Bourton ? Scrope Purvis ou Peter Walsh ?...
=> Une première page intrigante sans intrigue...
=> Conclusion du I - Un roman de la modernité : « l'aventure d'une écriture plus que l'écriture d'une aventure » (Jean Ricardou)



II- UNE NARRATION SINUEUSE

A- Analyse de la focalisation
    La multiplication des points de vue
    Une bascule inaugurale, première plongée de l'extérieur vers l'intérieur.
=> Mise en place du monologue intérieur qui va « tisser » le fil romanesque
L'intérieur révèle dès l'incipit une immensité : « un cadeau pour des enfants sur la plage. » // contrairement à l'idée d'un espace intérieur fermé, cloisonné, limité.


B- Le temps est subjectif
Les sauts temporels



C- L'espace est subjectif
L'espace objectif n'existe pas, les frontières mises habituellement entre l'intérieur et l'extérieur sont enlevées dès les premières lignes. Le roman repose dès l'incipit sur la vision d'un espace qui se moule constamment sur les pensées des personnages.
=> Confusion absolue entre espaces intérieur et extérieur – Londres = lieu ouvert et omniprésent. Londre et ses bruits, son agitation, devient un espace intérieur : un espace dans lequel se déploie les secrets de chacun, perdant alors toute limite => « Life, London »
=> Conclusion du II : L'abandon d'une narration fixe et fiable



III- UNE PROMENADE INTERIEURE

A- Une parole plurielle, éclatée
Discours direct, indirect et indirect libre : une parole mouvante et plurielle


B- Le roman comme l'expérience du « flux de conscience »
La conjugaison des discours, pensées, émotions et souvenirs



C- Les hésitations de l'écriture
Une écriture sinueuse, faite de détours, parenthèses, hésitations et suspensions.
Le refus d'une écriture 
=> L'invention d'une PAROLE romanesque qui prend le relais de l'écriture romanesque traditionnelle



CONCLUSION : LE ROMAN DU MOI : instable, insaissisable

Elargissement : The Hours, le roman ET le film.
En quoi la double réécriture romanesque et filmique éclaire t-elle le roman de Virginia Woolf ? 





Quelques éclairages sur Virginia Woolf et le roman moderniste

MRS DALLOWAY, UN ROMAN EMBLEMATIQUE DU MODERNISME


LA RUPTURE AVEC LE REALISME

Le modernisme va de pair avec une nouvelle conception de la réalité et de la fonction de l'art. Il est fondé sur un refus de la mimesis, conception selon laquelle la fonction de l'art est d'imiter le réel, ce qui donne lieu à un rejet du réalisme. 
=> Le roman moderniste opère une rupture avec le roman réaliste du XIXème siècle, tel qu'il est représenté par Honoré de Balzac, Charles Dickens... On retrouve ce refus de la mimesis dans les arts visuels, notamment dans le mouvement vers l'abstraction, dans le domaine de la peinture (Kandinsky, Robert et Sonia Delaunay, Kupka, Malévitch...)
Le bouleversement touche tous les aspects de la société, de l'empire britannique à la condition des femmes, en passant par le cadre de vie, ce bouleversement est accompagné d'une nouvelle manière de penser, qui touche tous les domaines de la connaissance. 
En effet, avec la théorie de la relativité d'Einstein d'une part, aux idées de Nietzsche d'autre part, les certitudes de l'époque victorienne font place au relativisme et au scepticisme, alors même que les découvertes freudiennes de l'inconscient rendent illusoires l'idée d'un moi stable et fixe.
=> Contrairement à l'univers des auteurs réalistes du XIXème siècle, la vision du monde des modernistes est teintée de doute, d'ambiguïté, de paradoxes.


LE ROMAN MODERNISTE
Dans le domaine du roman, le modernisme est un véritable tournant. De nombreux critiques parlent de « turn of the novel. » (Ray Bradbury). Les romanciers modernistes, aux premiers rangs desquels James Joyce, Virginia Woolf, D.H. Lawrence, et, aux Etats-Unis, William Faulkner, révolutionnent le genre et repoussent ses limites.  
Alors même que le roman reste, dans les années 1890-1930, un genre aussi répandu qu'à l'époque victorienne, l'idée s'affirme que le roman tel qu'il est pensé traditionnellement est dépassé, inadapté, car incapable de dire l'expérience de la modernité. 
Ainsi, le poète et essayiste T.S. Eliot situe la fin du roman avec Henry James et Gustave Flaubert. 
Dans son journal intime, après avoir terminé l'écriture de To the Lighthouse (titre français : La promenade au phare), Virginia Woolf affirme être sûre de ne plus jamais écrire de roman. Les auteurs modernistes eux-mêmes ont largement théorisé, essentiellement dans des essais, leur conception du roman moderne. Les textes théoriques de Virginia Woolf sont à ce titre fondamentaux.
De manière générale, le renouvellement du genre romanesque va de pair avec une volonté de rompre avec le roman réaliste. Cette rupture est aussi bien formelle que thématique: le fond et la forme donc...
Cette rupture touche tous les aspects du roman, de la structure au personnage, en passant par la narrateur, sans oublier les thèmes privilégiés du roman.

LA STRUCTURE
Le roman victorien britannique (//roman réaliste français – Balzac, Stendhal, Maupassant...) suit un déroulement linéaire et chronologique. C'est un roman clos, orienté vers une fin, qui est le dénouement de l'intrigue.
En réaction, l'écriture moderniste traduit un changement de la conception et de la représentation du temps. Elle peut être définie par un refus de la linéarité, au profit d'une structure circulaire et cyclique. 
L'élément structurant du roman moderniste est davantage le rythme que l'histoire et les personnages. Virginia Woolf dit écrire The Waves en suivant un rythme, plutôt qu'une intrigue : « [...] writing The Waves to a rhythm not to a plot » (The Diary of Virginia Woolf, vol.III, p.316). 
  L'exploration de la conscience des personnages prend notamment la forme de la technique du flux de conscience. (voir plus bas)




LE NARRATEUR ET LE PERSONNAGE
Le roman moderniste démantèle le narrateur omniscient des romans réalistes pour introduire un narrateur non fiable, sur lequel le lecteur ne peut pas compter
Le récit de celui-ci n'est ni assuré, ni cohérent, mais fait d'hésitations, de doutes, d'incohérences, de contradictions et de mises en suspens. 
=> On notera, à ce titre, l'importance des points de suspensions,  parenthèses et tirets, dans les romans modernistes, comme à la première page de Mrs Dalloway de Virginia Woolf, où la narration au style indirect libre est interrompue par : « was that it? » .
Le caractère absolu de la narration dans le roman victorien fait place à une multiplication de points de vue. 
=> L'une des questions fondamentales à se poser face à un texte moderniste est : « qui parle ? »
La remise en question du narrateur omniscient va de pair avec une redéfinition de la notion de personnage. Celle-ci est elle-même liée à la redéfinition et désintégration du moi qu'ont entraînées la psychanalyse et, plus spécifiquement, les découvertes freudiennes de l'inconscient. Dans les romans de Woolf, Lawrence, Ford Madox Ford, Joyce ou Faulkner, le moi est instable, fluide, perméable et multiple.

TRADUIRE LA REALITE DE LA CONSCIENCE : Dans la lignée du « psychological realism » d'Henry James, les romanciers modernistes placent la conscience des personnages au cœur de la narration. Contrairement au roman réaliste, qui s'attache à représenter la réalité extérieure, et en particulier la réalité sociale, le roman moderniste met l'accent sur l'intériorité de la conscience.
Dans le domaine littéraire, il désigne une technique narrative qui retrace les pensées et les sensations d'un personnage, afin de saisir le flux continu de la conscience. Elle fonctionne par association d'idées, de sensations, de perceptions et de souvenirs. 
Ces associations donnent lieu à des sauts dans le temps et dans l'espace, qui prennent la forme de dérèglements de la syntaxe et de la ponctuation, rendant parfois ces passages difficiles à suivre. 
En effet, de par leur caractère expérimental, les textes modernistes supposent une forme de lecture différente, plus active, plus stimulante, dans laquelle le lecteur joue un rôle plus grand dans la production du sens.  
Selon Roland Barthes, alors que la grande majorité des textes, y compris les romans réalistes, offrent des repères au lecteur lui permettant d'être un consommateur passif du texte, les romans modernistes brouillent les pistes et déstabilisent le lecteur, de telle sorte qu'il se fait presque écrivain du texte, en participant activement à la production du sens

Première phrase, première page : Florilège de vos travaux du 5 septembre

Inventer une histoire, démarrer une histoire…

Parce que l’écriture n’appartient pas qu’aux écrivains, ou parce que nous sommes tous aussi des écrivains, chacun à notre mesure et pour peu qu’on y prenne goût, vos travaux d’écriture seront mis en ligne régulièrement sur ce blog.
Comment commencer une histoire ?
Première question affrontée en ce début d’année, à travers une série de premières phrases d’incipits romanesques dont je n’ai pas souhaité vous donner les titres et les auteurs. Vous avez dû choisir l’une de ces phrases et inventer le début d’une histoire, dans le registre de votre choix.
Voici quelques incipits qui m’ont semblé percutants, touchants, intrigants…


Les vingt premières phrases de roman qui vous ont été proposées… :

« ça a débuté comme ça »

« Mon premier acte en entrant dans ce monde fut de tuer ma mère »

« Nous voici encore seuls »

« Personne ne me connaissait à Buckton. »

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi »

« Je vais encourir bien des reproches »

« Le silence s’est fait dans Moscou »

« Longtemps je me suis couché de bonne heure »

« Aujourd’hui maman est morte. » 

« C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor »

« C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la lune »

 « Il entra dans ma vie en février 1932 pour n’en jamais sortir »

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide »

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde.

« Bordel de merde de vérole du cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir »

« Pour Noël, j’avais envie d’un rat, car j’espérais des mots déclencheurs pour un poème traitant de l’éducation
du genre humain »

« On oublie volontiers qu’en moyenne nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens »

« Je ne suis rien »

« Le téléphone sonna et elle sut qu’ils allaient la tuer »



« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde.
Je me rends compte aujourd’hui comme le hasard fait bien les choses. Il suffit de marcher, se trouver en un lieu à un moment précis pour que le « hasard » ou le destin vous frappe.
Je me souviens, un matin avant d’aller travailler, je me suis rendue dans ma boulangerie habituelle. Je me suis ensuite dirigée vers un petit café, à l’angle de ma rue.
On ne s’attend pas, à ce moment-là - ou alors très rarement – à ce que notre voisin, qui a emménagé la veille, arrive et nous accoste avec une question qui peut, sans aucun doute, vous couper toute envie de faire plus ample connaissance.
« -Quelle est la chose la plus stupide que vous ayez faite ? »
On se serait cru dans le roman de Gilles Legardinier,  DEMAIN J’ARRETE,  je me suis reconnue dans le personnage principal, maladroite comme bonjour.
J’aurais pu lui raconter la fois où, en jouant au chat et à la souris avec mon frère, je me suis retrouvée dans une position digne des plus grandes contorsionnistes à cause des sols qu’on venait de laver… Je m’étais étalée comme un yaourt… Triste histoire.
J’aurais pu également lui raconter ma dernière expérience en tant qu’électricienne. Je changeais une prise, mes deux mains étaient occupées à tout relier, et j’ai eu la bonne idée de tenir le fil électrique avec les dents… J’ai vu jaune pendant une heure.
La chose la plus stupide que j’a faite ? Il y en a tellement…
Plus tard, quand ma fille me demandera de lui parler de mes rencontres, je lui parlerai sans doute de cette matinée au café et de cette question à laquelle j’apporterai sûrement la même réponse que je vous donne aujourd’hui."       Olivia M



« Je ne suis rien. C’est ce que je me suis dit aujourd’hui.
Je vis à Tokyo au milieu d’un fourmillement de monde, de vie et de bruit. Je suis chercheuse dans le domaine du cerveau. Durant 11 ans, j’ai découvert tellement de choses que j’ai fini par me sentir toute petite. Quand j’ai commencé à exercer mon métier, je travaillais sur les souvenirs de la petite enfance. Une seule découverte suffisait à me rendre importante, confiante.
Aujourd’hui, je teste avec d’autres chercheurs des souvenirs sur de jeunes souris. Mes journées sont très bien réglées. Je pars de chez moi à 7h30, je vis dans un petit appartement, je suis célibataire et sans enfants. Je vais au laboratoire en vélo, c’est une petite unité de recherche, l’une des meilleures du Japon. Nous sommes une dizaine de chercheurs, nous travaillons ensemble, il n’y a pas de concurrence. Le laboratoire est flambant neuf, nous travaillons sur les neurones, la mémoire, la peur.
Le 5 mai 2053, je ne rentre pas chez moi. Tout le monde est parti, je décide de rester au laboratoire, je suis seule.
Pourquoi je me souviens de cette date ? Lorsqu’on commence à s’isoler du monde et que l’on a une seule chose en tête qui devient une véritable obsession, on ne se rend pas compte sur le moment que cela va changer considérablement notre vie.
La recherche a pris possession de mon être,  me rongeant l’esprit nuit et jour. Je ne vois plus que les injections, les analyses, les expériences : c’est un monde de géant. Au lieu de me sentir seule, libre, je me sens prisonnière comme les souris que j’observe dans leurs cages.
Avant j’étais chez moi, maintenant la recherche me parasite le cerveau et je suis comme un vagabond hors de chez moi. »           Rachel D



« Ca a débuté comme ça, le 6 juin 1944 pour être précis, il était 6h30.
Nous étions une trentaine dans chaque barque. Il y avait dans notre barque un capitaine qui était très autoritaire et criait sur tout le monde, mais tous les hommes savaient qu’il avait peur, il était tellement paniqué par la peur que quand il buvait ses mains tremblaient et toute l’eau tombait par terre.
Soudain nous entendîmes les canons et les mitraillettes des soldats allemands. A ce moment-là, nous sûmes tous que la guerre n’était plus qu’à quelques mètres et qu’au moment où la porte s’ouvrirait et que le capitaine crierait « En avant ! », il faudrait courir le plus vite possible et éviter les balles ennemies.
Arrivés au point de rassemblement, il manquait un homme. C’était le Capitaine qui avait pris trois balles dans le cœur. Nous avions pour mission de prendre la plage, nous étions presque arrivés."                              Maxendre L




« Le téléphone sonna et elle sut qu'ils allaient la tuer. La conversation ne dura pas très longtemps, juste quelques mots. Quand Jade reposa le combiné sur son lit, elle alla fermer les volets, s’assit sur sa couette et se mit à pleurer. Au bout de quelques minutes Jade commença une liste pour se remémorer tous les moments de sa courte vie, elle se rappela  de son entrée en maternelle où elle avait fait la connaissance de sa meilleure amie qui l'est toujours, de Némo son poisson rouge qui mourut un dimanche matin, de sa rentrée au lycée et de ces fameuses vacances.  Puis elle sombra dans ses souvenirs pendant plusieurs heures. Quand elle eut fait le tour de tous, elle décida d'écrire une lettre d'abord à ses parents sans trop leur donner d'explication. En leur disant que c'étaient de bons parents mais qu'elle avait tout fichu en l'air. Ensuite vint le tour de son grand frère Enzo, elle lui écrivit que cette histoire n'était pas une bonne idée. Puis ce fut la lettre collective à tous ses amis en leurs expliquant qu'elle serait mieux là-haut. Après avoir refermé chaque lettre. Elle se dirigea dans la cuisine prit la dernière boîte de cookies, les mangea un à un. Jeta la boîte à la poubelle. Regarda sa montre 16:40. Sortit ses chaussons, et se déplaça jusqu'à sa salle de bain,  prit une longue douche, se rhabilla d'un jogging et d'un sweat. Alla faire un câlin à son chien.
La sonnette retentit, ils étaient 4. Ils la prirent et personne ne la revit. »     Ophélie A







lundi 8 septembre 2014

Première phrase, première page... Florilège des travaux du 3 septembre

ETRANGES OUVERTURES  - Morceaux choisis des travaux réalisés sur table le 3 septembre 2014

Parce que l’écriture n’appartient pas qu’aux écrivains, ou parce que nous sommes tous aussi des écrivains, chacun à notre mesure et pour peu qu’on y prenne goût, des travaux d’écriture seront mis en ligne régulièrement sur ce blog.
Comment commencer une histoire ?
Première question affrontée en ce début d’année, à travers une série de premières phrases d’incipits romanesques dont je n’ai pas souhaité livrer titres et auteurs. Vous avez dû choisir l’une de ces phrases et inventer le début d’une histoire, dans le registre de votre choix.
Voici quelques incipits qui m’ont semblé percutants, touchants, intrigants…
Rien ne vous empêche maintenant d’aller lire les solutions romanesques inventées par les « propriétaires » de ces premières phrases, histoire de vérifier l’incroyable richesse des « possibles narratifs » qui s’offrent à l’écriture…


·         « ça a débuté comme ça »
·         « Mon premier acte en entrant dans ce monde fut de tuer ma mère »
·         « Nous voici encore seuls »
·         « Personne ne me connaissait à Buckton. »
·         « Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi »
·         « Je vais encourir bien des reproches »
·         « Le silence s’est fait dans Moscou »
·         « Longtemps je me suis couché de bonne heure »
·         « Aujourd’hui maman est morte. » 
·         « C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor »
·         « C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la lune »
·         « Il entra dans ma vie en février 1932 pour n’en jamais sortir »
·         « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »
·         « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide »
·         « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde.
·         « Bordel de merde de vérole du cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir »
·         « Pour Noël, j’avais envie d’un rat, car j’espérais des mots déclencheurs pour un poème traitant de l’éducation du genre humain »
·         « On oublie volontiers qu’en moyenne nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens »
·         « Je ne suis rien »
·         « Le téléphone sonna et elle sut qu’ils allaient la tuer »



« C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor. Autrement ma vie s’arrête, ici, dans cette salle sombre et lugubre où une odeur nauséabonde me tord la gorge. Je ne discerne pas grand-chose, mis à part le ciel noir percé d’étoiles à travers l’unique fenêtre. J’ignore où je suis. Peut-être m’ont –ils emmenée pour en finir. Mes mains sont attachées derrière mon dos, elles sont glacées malgré la chaleur étouffante de la pièce. J’ai peur.
Si seulement ma mère m’avait écoutée…
Je ne serais pas ici, sanglotant et sursautant au moindre grincement. Je ne serais pas en train d’attendre misérablement la mort. Je tourne furtivement la tête vers la fenêtre, un oiseau vient de se poser, il m’observe. J’en fais autant, jusqu’à ce qu’il se mette à frapper contre le verre. Que fait-il ? Le bruit risque d’alerter mes agresseurs. Je ne veux pas qu’ils me frappent, pas encore. Soudain il s’arrête puis me regarde de nouveau. Les lueurs de la nuit se reflètent dans ses yeux. Je souris à cette beauté passagère. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas vu la lumière, la beauté du monde, la nature, les sourires… J’ai envie de vomir, d’extraire tout le mal en moi qui me ronge depuis plus de trois jours. Tout à coup j’aperçois la lumière du corridor sous la porte verrouillée.
Je sens que c’est la fin. La mort est là, dressée sous mes yeux transparents et pourtant… »
                                                                                                                                                   Clara P


« Je ne suis rien et je n’ai jamais été grand-chose.
On me l’a souvent répété au cours de ma vie et je me suis vraiment faite à cette idée. Comme quoi on ne pourra pas faire entrer quelque chose dans mon crâne. Qu’il s’agisse de recettes, de formules ou même de chansons, je suis bien incapable de retenir quoi que ce soit.
Je suis une bonne-à-rien. Une moins-que-rien. Une misère. Une cendre au milieu d’un champ.
Je suis la pomme pourrie dans le panier. Celle que personne ne veut manger.
Malgré tous les reproches et toutes les brimades dont je suis victime, je garde l’espoir incertain que mon cœur, mes mains et ma rate valent bien une pièce ou deux.
Aujourd’hui tout s’achète. Même les sentiments. Pourtant personne ne veut jamais de moi comme amie, comme confidente. C’est pas faute d’avoir essayé de me faire aimer. Ma mère m’a abandonnée. Mon père a été assassiné. Je dois être née sous une mauvaise étoile.
Il y a malgré tout cette impression que quelque chose est en train de changer. Vous savez, cette petite boule au creux du ventre qui nous cisaille les tissus internes à grands coups de rasoir. Et bien, cette boule est constamment en moi. Elle se déplace. Quand elle n’est pas dans ma tête elle est dans mes bras, puis sous mes oreilles et souvent dans mes cuisses.
Ma vie va changer. »
                                                                                                                                                  Laurie K


« Ca a débuté comme ça. Pour la première fois de mon existence je n’avais plus peur de ce mot. Je pouvais le crier, même à elle. Pour la première fois je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai prononcé ce tout petit mot qui était pour moi un grand pas. « Non ! »
Je pense que je fus le plus surpris, mais je persistais, je la fixais, sans vergogne, le visage inexpressif.
Contrairement à moi son visage commençait à montrer de la colère, non, pas de la colère, du mépris, ce voile qui apparaissait si souvent sur son visage en ma présence. Mais cela ne m’importait plus, j’avais dépassé son mépris, oui, j’avais réussi.
C’est alors qu’elle s’avança et me gifla. La gifle fut sonore. Et ce coup me fit mal. Je ne pus empêcher une larme de couler le long de ma joue, je savais que cette seule larme la satisferait. Effectivement, lorsque je levai la tête, elle avait ce rire cruel sur les lèvres. Mais elle savait qu’elle n’avait pas gagné, elle le savait car malgré son sourire effrayant, au fond de ses yeux, je lus un sentiment nouveau, un sentiment qu’elle n’avait jamais montré auparavant : de la peur. Elle savait que désormais tout changerait. » 
                                                                                                                                                   Aude C



« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Je me droguais déjà depuis sept ans, mon avenir était tracé. J’avais tout testé, du shit à l’héroïne, en passant par l’ecstasy, les médocs, le crack, le speed, les torpilles et le LSD. En matière de drogue, j’étais calée. Du moins j’en étais persuadée. Le problème quand on a commencé, c’est qu’il n’y a plus de vie possible sans drogue. Chaque jour, trouver de quoi payer sa dose quotidienne et si on a un peu de chance, celle du lendemain. Comment ? Trois alternatives : le tapin, le vol, et si t’es un peu jolie, tu peux toujours te faire entretenir par deux ou trois vieux friqués en manque d’affection. Mais peu importe la voie que tu choisis, au bout du chemin, y’a rien d’autre qu’un putain d’hiver. Dans ce monde qui me fascinait tant, dans ce monde que j’imagine et que j’invente, une chose est bien réelle : la douleur. Parce que quand on est accro, il ne reste que ça, la souffrance et la dépendance.
Avec la drogue s’envolent l’espoir, l’amour, la compassion et toutes ces choses qui nous différencient des animaux, pour ne laisser en toi que la merde de ce monde. On croit naïvement être maître de soi-même, en se disant à chaque dose prise que c’est la dernière…jusqu’à la prochaine.
J’avais vingt ans quand je suis morte.
Etait-ce une fois de trop ? Etait-ce prémédité ? Quelle importance, une overdose pour une droguée, c’est logique après tout.
Voici l’histoire de ma mort. »
                                                                                                                                                     Lola C






« C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la lune. Pour nous, citoyens de Karenta, c’était une révolution, le début d’une nouvelle ère où tout semblait réalisable.
Imaginez, un homme était allé au-delà des frontières de ce monde, à des milliers de kilomètres pour fouler le sol de cet astre. Je me souviens encore, regardant à travers la fenêtre de ma vieille voiture, l’éclat lumineux de la lune. Au fond de moi, une certaine jalousie faisait son apparition.
Mon nom est Steven Artel, j’avais 12 ans à l’époque. J’étais ce genre de garçon bourré d’ambition, mais qui à mon avis finirait dans la ferme de mon père, à couper du bois et élever des vaches. Je voyais à travers l’exploit de cet astronaute une ouverture vers l’inconnu, une possibilité de réaliser mon rêve le plus grand, explorer notre univers et découvrir la multitude de secrets qui le composent.
Passionné d’astronomie, je passais des heures devant mon télescope, chaque soir après le repas, à admirer la beauté des étoiles. Comment de si petites choses pouvaient-elles être si intrigantes par leur beauté et leur éclat ?
C’était devenu une obsession pour moi, à tel point que je me suis demandé s’il était possible de tomber amoureux des étoiles.
Aujourd’hui nous sommes le 4 octobre 2014, je me prépare pour un voyage, le voyage qui changera sans doute la vision de notre humanité, un voyage qui remettra en cause les théories des plus éminents scientifiques de notre époque sur les fondements de l’univers.
Voulez-vous savoir comment j’en suis arrivé là, et quelle est cette mystérieuse destination ?
Alors laissez-moi tout d’abord vous raconter mon histoire. »
                                                                                                                                             Aurélien G



« -Bordel de merde de vérole de cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir. En effet, 5 heures plus tôt il était chez lui et se préparait pour la soirée la plus démentielle de sa vie. Tous ses amis et plus de la moitié des élèves de son lycée allaient se réunir pour fêter leur diplôme.
Après s’être coiffé, après avoir enfilé sa plus belle tenue – un costume trois pièces – il rejoignit ses amis dans la salle des fêtes réservée pour l’occasion.
Quand ils arrivèrent, il était 22 heures et la soirée avait déjà commencé. Avant qu’ils entrent ils aperçurent un groupe de jeunes ivres morts, ce qui leur donna envie de les rejoindre car ils rigolaient sans cesse.  Ils entrèrent et Lituma salua ses amis, puis ils se dirigèrent vers le bar, des hommes étaient affalés sur le comptoir, vidant verre sur verre.
Lituma prit un verre, puis un autre, puis il s’aperçut que tout devenait flou autour de lui. Un jeune s’approcha alors, lui tendit un sachet rempli de poudre blanche et lui dit que ce produit lui permettrait de boire sans s’arrêter. Naïf, Lituma respira et il sentit une sensation de confiance. Deux heures après cette sensation de confiance se transforma en nausée, une nausée qui se fit de plus en plus forte.
Il se dirigea vers les toilettes et poussa un juron : « Bordel de merde de vérole de cul ! »  Il savait désormais qu’il allait vomir. »
                                                                                                                                             Clément C




vendredi 5 septembre 2014

SEQUENCE 1 – ETRANGES OUVERTURES - 

Les textes à l'étude

Texte 1 - Diderot ,  Jacques le fataliste - 1796


Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE: C'est un grand mot que cela.
JACQUES: Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet.
LE MAÎTRE: Et il avait raison... Après une courte pause, Jacques s'écria: Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret!
LE MAÎTRE: Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES: C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête; il prend un bâton et m'en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.
LE MAÎTRE: Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES: Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE: Tu as donc été amoureux ?
JACQUES: Si je l'ai été!
LE MAÎTRE: Et cela par un coup de feu ?
JACQUES: Par un coup de feu.
LE MAÎTRE: Tu ne m'en as jamais dit un mot.
JACQUES: Je le crois bien.
LE MAÎTRE: Et pourquoi cela ?
JACQUES: C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE: Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu ?
JACQUES: Qui le sait ?
LE MAÎTRE: A tout hasard, commence toujours...
Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dîner: il faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup: "Celui-là était apparemment encore écrit là-haut..." Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait.
Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d'embarquer Jacques pour les îles ? d'y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu'il est facile de faire des contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.



TEXTE 2 – L’Etranger, Albert CAMUS -1942
Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.
L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.


TEXTE 3 - Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombesi par une nuit d’hiver un voyageur - 1946
Personne ne me connaissait à Buckton. Clem avait choisi la ville à cause de cela; et d’ailleurs, même si je m’étais dégonflé, il ne me restait pas assez d’essence pour continuer plus haut vers le Nord. A peine cinq litres. Avec mon dollar, la lettre de Clem, c’est tout ce que Je possédais. Ma valise, n’en parlons pas. Pour ce qu’elle contenait. J’oublie: j’avais dans le coffre de la voiture le petit revolver du gosse, un malheureux 6,35 bon marché; il était encore dans sa poche quand le shérif était venu nous dire d’emporter le corps chez nous pour le faire enterrer. Je dois dire que je comptais sur la lettre de Clem plus que sur tout le reste. Cela devait marcher, il fallait que cela marche. Je regardais mes mains sur le volant, mes doigts, mes ongles. Vraiment personne ne pouvait trouver à y redire. Aucun risque de ce côté. Peut-être allais-je m’en sortir …
Mon frère Tom avait connu Clem à l’Université. Clem ne se comportait pas avec lui comme les autres étudiants. Il lui parlait volontiers; ils buvaient ensemble, sortaient ensemble dans la Caddy de Clem. C’est à cause de Clem qu’on tolérait Tom. Quand il partit remplacer son père à la tête de la fabrique, Tom dut songer à s’en aller aussi. Il revint avec nous. Il avait beaucoup appris, et n’eut pas de mal à être nommé instituteur de la nouvelle école. Et puis, l’histoire du gosse flanquait tout par terre. Moi, j’avais assez d’hypocrisie pour ne rien dire, mais pas le gosse. Il n’y voyait aucun mal. Le père et le frère de la fille s’étaient chargés de lui.
De là venait la lettre de mon frère à Clem. Je ne pouvais plus rester dans ce pays, et il demandait à Clem de me trouver quelque chose. Pas trop loin, pour qu’il puisse me voir de temps en temps, mais assez loin pour que personne ne nous connaisse. Il pensait qu’avec ma figure et mon caractère, nous ne risquions absolument rien. Il avait peut-être raison, mais je me rappelais tout de même le gosse.
Gérant de librairie à Buckton ; voilà mon nouveau boulot. Je devais prendre contact avec l’ancien gérant et me mettre au courant en trois jours. Il changeait de gérance, montait en grade et voulait faire de la poussière sur son chemin.
Il y avait du soleil. La rue s’appelait maintenant Pearl-Harbour Street. Clem ne le savait probablement pas. On lisait aussi l’ancien nom sur les plaques.  Au 270, je vis le magasin et j’arrêtai la Nash devant la porte. Le gérant recopiait des chiffres sur des bordereaux, assis derrière sa caisse; c’était un homme d’âge moyen, avec des yeux bleus durs et des cheveux blond pâle, comme je pus le voir en ouvrant la porte. Je lui dis bonjour.
— Bonjour. Vous désirez quelque chose?
— J’ai cette lettre pour vous.
— Ah ! C’est vous que je dois mettre au courant. Faites voir cette lettre.
Il la prit, la lut, la retourna et me la rendit.
— Ce n’est pas compliqué, dit-il. Voilà le stock. (Il eut un geste circulaire. Les comptes seront terminés ce soir. Pour la vente, la publicité et le reste, suivez les indications des inspecteurs de la boîte et des papiers que vous recevrez.
— C’est un circuit?
— Oui. Succursales.
— Bon, acquiesçai-je. Qu’est-ce qui se vend le plus?
— Oh! Romans. Mauvais romans, mais ça ne nous regarde pas. Livres religieux, pas mal, et livres d’école aussi. Pas beaucoup de livres d’enfants, non plus de livres sérieux. Je n’ai jamais essayé de développer ce côté-là.
— Les livres religieux, pour vous, ce n’est pas sérieux.
Il se passa la langue sur les lèvres.
— Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
Je ris de bon cœur
— Ne prenez pas ça mal, je n’y crois pas beaucoup non plus.
— Et bien, je vais vous donner un conseil. Ne le faites pas voir aux gens, et allez écouter le pasteur tous les dimanches, parce que, sans ça, ils auront vite fait de vous mettre à pied.

TEXTE 4 - Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur - 1979

Titre original italien : Se una notte d'inverno un viaggiatore. Dans cette œuvre l'auteur multiplie les débuts de « romans » toujours laissés en suspens. Cette œuvre a été influencée par l'appartenance de l'auteur à l'OULIPO 

Le roman commence dans une gare de chemin de fer, une locomotive souffle, un sifflement de piston couvre l’ouverture du chapitre, un nuage de fumée cache en partie le premier alinéa. Dans l’odeur de gare passe une bouffée d’odeur de buffet. Quelqu’un regarde à travers les vitres embuées, ouvre la porte vitrée du bar, tout est brumeux à l’intérieur, comme vu à travers des yeux de myope ou que des escarbilles ont irrités. Ce sont les pages du livre qui sont embuées, comme les vitres d’un vieux train ; c’est sur les phrases que se pose le nuage de fumée. Soir pluvieux ; l’homme entre dans le bar, déboutonne son pardessus humide, un nuage de vapeur l’enveloppe ; un coup de sifflet s’éloigne le long des voies luisantes de pluie à perte de vue.
Quelque chose comme un sifflet de locomotive et un jet de vapeur sortent du percolateur que le vieil employé met sous pression comme il lancerait un signal : c’est du moins ce qui résulte de la succession des phrases du second alinéa, où les joueurs attablés replient contre leur poitrine l’éventail de leurs cartes et se tournent vers le nouveau venu avec une triple torsion du cou, des épaules et de leur chaise, tandis que d’autres consommateurs au comptoir soulèvent leurs petites tasses et soufflent à la surface du café, les lèvres et les yeux entrouverts, ou bien aspirent le trop-plein de leurs chopes de bière avec des précautions extrêmes, pour ne rien laisser déborder. Le chat fait le gros dos, la caissière ferme la caisse enregistreuse, qui fait drin. Tous signes qui tendent à vous informer qu’il s’agit d’une de ces petites gares de province, où celui qui arrive est aussitôt remarqué.
Les gares se ressemblent toutes ; peu importe que les lampes ne parviennent pas à éclairer au-delà d’un halo imprécis : c’est une atmosphère que tu connais par coeur , avec son odeur de train qui subsiste bien après le départ de tous les trains, l’odeur spéciale des gares après le départ du dernier train. Les lumières de la gare et les phrases que tu lis semblent avoir la tâche de dissoudre les choses plus que de les montrer : tout émerge d’un voile d’obscurité et de brouillard. Cette gare, j’y ai débarqué ce soir pour la première fois, et il me semble déjà y avoir passé toute une vie, entrant et sortant de ce bar, passant de l’odeur de la verrière à celle de sciure mouillée des toilettes, le tout mélangé dans une unique odeur qui est celle de l’attente, l’odeur des cabines téléphoniques quand il ne reste plus qu’à récupérer les jetons puisque le numéro ne donne pas signe de vie.
L’homme qui va et vient entre le bar et la cabine téléphonique, c’est moi. Ou plutôt : cet homme s’appelle « moi», et tu ne sais rien d’autre de lui, juste comme cette gare s’appelle seulement « gare », et en dehors d’elle il n’existe rien d’autre que le signal sans réponse d’un téléphone qui sonne dans une pièce obscure d’une ville lointaine.



ECLAIRAGES COMPLEMENTAIRES

Honoré de BALZAC - Splendeurs et misères des courtisanes
A S. A. le prince Alfonso Serafino di Porcia.
Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les boschetti dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées? Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé Paris en face du Duomo, d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques livres à publier qui pourront être dédié à des Milanaises, j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vous prie de rappeler
Votre sincèrement affectionné,
De Balzac.
Août 1838.
Première partie
Esther heureuse

En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer, avec l’allure des gens en quête d’une femme retenue au logis par des circonstances imprévues. Le secret de cette démarche, tour à tour indolente et pressée, n’est connu que des vieilles femmes et de quelques flâneurs émérites. Dans cet immense rendez-vous, la foule observe peu la foule, les intérêts sont passionnés, le Désœuvrement lui-même est préoccupé. Le jeune dandy était si bien absorbé par son inquiète recherche qu’il ne s’apercevait pas de son succès : les exclamations railleusement admiratives de masques, les étonnements sérieux, les mordants lazzis, les plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait point. Quoique sa beauté le classât parmi ces personnages exceptionnels qui viennent au bal de l’Opéra pour y avoir une aventure, et qui l’attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée ; il devait être le héros d’un de ces mystères à trois personnages qui composent tout le bal masqué de l’Opéra, et connus seulement de ceux qui y jouent leur rôle ; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin de pouvoir dire : J’ai vu ; pour les gens de province, pour les jeunes gens inexpérimentés, pour les étrangers, l’Opéra doit être alors le palais de la fatigue et de l’ennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend, et qui ne peut être comparée qu’à des fourmis sur leur tas de bois, n’est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton qui ignore l’existence du Grand-Livre. À de rares exceptions près, à Paris, les hommes ne se masquent point : un homme en domino paraît ridicule. En ceci le génie de la nation éclate. Les gens qui veulent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l’Opéra sans y venir, et les masques absolument forcés d’y entrer en sortent aussitôt. Un spectacle des plus amusants est l’encombrement que produit à la porte, dès l’ouverture du bal, le flot des gens qui s’échappent aux prises avec ceux qui y montent. Donc, les hommes masqués sont des maris jaloux qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également moquables. Or, le jeune homme était suivi, sans qu’il le sût, par un masque assassin, gros et court, roulant sur lui-même comme un tonneau. Pour tout habitué de l’Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle. En effet, dans la très haute société, personne ne court après d’humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s’étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d’autres l’avaient apostrophé, quelques jeunes s’étaient moqués de lui, sa carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits sans portée ; il allait où le menait le jeune homme, comme va un sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoique au premier abord le plaisir et l’inquiétude aient pris la même livrée, l’illustre robe noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l’Opéra, les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent, se reconnaissent et s’observent. Il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d’intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de longue main. S’agissait-il d’une vengeance ? En voyant le masque suivant de si près un homme en bonne fortune, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d’ailleurs les habitudes d’une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il existe peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d’un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignait de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l’Opéra. Qui n’a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d’être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d’où vous venez, et ce que vous voulez ?



Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand CELINE - 1932
Notre vie est un voyage
Dans l’hiver et dans la Nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.
Chanson des Gardes Suisses - 1793.

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination.
Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie.

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque! Viens par ici !» Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos: « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir; la preuve, c’est que lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits … » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café.
Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c’était écrit. «Tiens, voilà un maître journal, le Temps !  » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. «Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! — Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
« C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.
—  Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…
—  T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine.
Louis Ferdinand Céline